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jeudi 16 mars 2017

Une gloire pour deux

Une gloire pour deux
Auteur : Michèle Dassas

Texte de présentation

Qui se souvient encore de Madeleine Sologne ? Son nom n'évoque souvent qu'un arrêt de train à la gare de La Ferté-Saint-Aubin devant l'espace baptisé en son honneur. Et cependant en 1943, elle connut la gloire aux côtés de Jean Marais dans L'Éternel Retour de Jean Cocteau. Le couple mythique symbolisait alors la Résistance face à l'occupant. Adulée par toute une jeunesse qui imita sa coiffure, longue mèche blonde tombant sur le front, Madeleine Sologne gagnait sa place dans la famille des grandes actrices. Elle était à l'apogée de sa carrière. Ainsi se trouvait réalisée la prophétie qu'un baladin avait faite, à la jeune Madeleine et à son amie d'enfance, Renée quelque vingt ans auparavant. Si cette dernière, pourtant talentueuse et animée de rêves, allait suivre une voie toute différente et semée d'embûches, chacune devait savourer un jour, à sa façon, son "heure de gloire".
Deux parcours de femmes aux fortes personnalités, aux destins à la fois divergents et entremêlés, indissociables…
Une réflexion sur le bonheur et la renommée, sur la vanité des entreprises humaines, et le temps qui passe et efface, telle une puissante vague, les mots gravés sur le sable…

Premier Prix 2017 du roman de l'association Arts et Lettres de France.

Mon avis : Bien

Premier contact : le visuel de couverture
Immédiatement attirée par le portrait de ces deux femmes qui regardent avec attention le lecteur, je me suis précipitée sur le texte de quatrième de couverture pour découvrir de qui il s'agissait. Madeleine Sologne... Ah, ce nom ne m'évoquait absolument rien, étrange... je dirais même frustrant et vexant ! Les quelques lignes lues m'ont apporté quelques informations et m'ont donné très envie de connaître le destin de cette célèbre actrice du milieu du XXe siècle, qui connut la gloire en jouant aux côtés de Jean Marais dans le film de Jean Cocteau, L'Éternel Retour.


Une biographie romancée originale...
Une biographie romancée certes, mais avec un angle d'approche original consistant à relater le destin de Madeleine Sologne en y mêlant la présence d'un personnage fictionnel tout à fait crédible – j'ai vraiment cru que ce personnage était réel –, sa meilleure amie d'enfance, Renée. La narration de ces deux destins parfois croisés, parfois aux antipodes l'un de l'autre, mais totalement indissociables donne d'autant plus de relief au personnage de Madeleine Sologne, agissant comme par contraste. Cette impression de relief est également apportée par le mode de narration omniscient permettant à l'auteur de décrire avec précision et d'une manière très vivante les pensées et les émotions de ces deux héroïnes.
Le récit de l'histoire de ces deux femmes se trouve encadré par deux textes courts nous invitant à un aller-retour dans le temps puisque ces deux parties se situent en 1995.

Madeleine et Renée : deux parcours différents
Au départ, rien ne rapproche ces deux jeunes filles nées à La Ferté-Imbault, commune du Loir-et-Cher. Considérée comme "une fille de riches" et dotée d'un caractère curieux, espiègle et volontaire, Madeleine Vouillon est élevée avec l'un de ses frères par une nourrice au sein d'une grande maison bourgeoise entourée d'un grand parc et ne voit ses parents, qui vivent à Paris, que le dimanche et lors des vacances. Affichant des idées progressistes et peu pratiquante, sa famille se distingue ainsi d'autant plus de la population locale, notamment de la famille de Renée Mauduit. Issue d'une famille humble et pratiquante – son père est journalier –, Renée perd ce dernier durant la Première Guerre mondiale, plongeant la famille dans une précarité encore plus forte et obligeant sa mère à travailler à l'auberge de la Tête au lard, y faisant le ménage, la vaisselle et le service de table. Marquée par la mélancolie et la tristesse de sa mère, Renée fait tout pour lui redonner le sourire, en étant sage, patiente et studieuse. Mais ce n'est pas tout : bien qu'elle manque de confiance en elle et qu'elle s'estime laide, elle possède un indéniable grain de voix, qui transcende littéralement les fidèles lors des offices.

Malgré toutes ces différences, les deux jeunes filles sont pourtant amies et partagent un amour commun pour la nature solognote, terrain de jeu à la fois féerique et bucolique. Au cours d'une de leurs pérégrinations dans la campagne alentour, elles font la rencontre d'un être étrange, une sorte de sylphe, qui leur promet la gloire : "... je vois de grands choses. L'art vous accompagne. La musique, la parole, le talent, la gloire... Vous serez portées par la gloire ! Votre étoile brillera, vous serez étoiles vous-mêmes. Je vois de l'or sur vos cheveux. Vous étincelez..."
Dès lors, les deux jeunes filles sont chacune persuadées que cette prophétie s'adresse seulement à elle et rêvent chacune à un avenir glorieux. Les années passent, faites de rêves, d'innocence et d'insouciance, mais très vite la réalité reprend le dessus et vient le jour où leurs vies se séparent : étant en âge de vivre à Paris avec leurs parents, Madeleine et son frère quittent La Ferté-Imbault.
Malgré l'éloignement géographique, les jeunes filles parviennent pourtant à préserver leur amitié et les vacances sont l'objet de retrouvailles émouvantes et de discussions interminables sur les avantages et les inconvénients de la vie parisienne.

Aidée par Madeleine qui vient de prendre la direction de l'enseigne de mode "Chez Francine", fréquentée par une clientèle fortunée et mondaine, Renée finit elle aussi par gagner la capitale, décrochant un emploi de serveuse-chanteuse dans un restaurant et logeant temporairement chez Madeleine. Mais le temps a passé et Renée s'aperçoit qu'elle ne partage plus grand-chose avec son amie Madeleine : "Les deux amies s'étaient éloignées. Madeleine fréquentait maintenant des vedettes du Tout-Paris, dont Renée n'apercevait que les noms sur les magazines et qu'elle n'aurait pas imaginé croiser en rêve. Un fossé, un lac, un océan séparait les modes de vie des anciennes camarades de jeu. Le lien ténu qui les unissait encore n'était plus que leur appartenance à un village où elles avaient emmagasiné de beaux souvenirs d'enfance."
Dès lors, les chemins de ces deux jeunes femmes se séparent véritablement et l'on suit en parallèle leur parcours, à la fois riche, original, étonnant et parfois terriblement émouvant...
Madeleine Sologne dans le film "L'Éternel Retour"
Madeleine Sologne dans le film L'Éternel Retour.

Un panorama de l'histoire du XXe siècle
D'une écriture toute en finesse et pleine de tendresse mais toujours dans un style alerte, l'auteur retrace alors le destin de ces deux femmes aux parcours si différents dont je ne vous en dirai pas plus afin de préserver le suspense ! Car oui, il y a du suspense : à travers la narration de la destinée de ces deux jeunes femmes, c'est en effet toute l'histoire politique, économique, culturelle et sociale du XXe siècle qui nous est présentée, un siècle particulièrement riche en événements tragiques, en bouleversements sociaux et en avancées scientifiques. Très bien documenté sans jamais être pesant, ce roman nous transporte au coeur même de l'action et l'on découvre aux côtés de Madeleine et de René la richesse de la vie culturelle avec notamment la naissance de la couleur au cinéma, le contraste saisissant entre la vie en province et à Paris, l'horreur et l'espoir durant la Seconde Guerre mondiale entre délations, tortures, rafles de Juifs et engagement dans la Résistance, l'atmosphère pesante de l'après-guerre avec ses cohortes de représailles, de délation mais aussi les difficultés économiques (queues interminables pour obtenir à manger, tickets de rationnement...), l'expansion économique des Trente Glorieuses... C'est tout simplement passionnant, car c'est une période à la fois proche de nous mais qui nous semble si lointaine...

Le portrait de deux femmes aux fortes personnalités
Madeleine Sologne
Madeleine Sologne.
Avec toujours en tête la prophétie évoquée au début du récit, on ne peut s'empêcher de se questionner tout au long du roman sur l'identité de la "gagnante" : qui a connu une existence glorieuse ? Si, à première vue, Madeleine Sologne semble avoir tiré le gros lot en devenant une célèbre actrice, ce roman rappelle qu'il existe des destinées moins visibles mais extrêmement fortes, faites d'engagement, de courage, de ténacité, de renoncement aussi... Renée Mauduit a connu un tel destin et j'avoue avoir ressenti une tendresse particulière pour ce personnage si émouvant et tout en réserve, qui traverse des épreuves terribles sans jamais perdre foi ni confiance, qui affronte les événements avec courage et dignité, faisant preuve de patience, d'abnégation et d'humanité en tout instant. Certains épisodes de la vie de Renée m'ont particulièrement touchée, dont un qui m'a à la fois révoltée et émue – j'en ai eu les larmes aux yeux. Tout ce que je peux vous dire c'est qu'il se déroule dans l'immédiat après-guerre...

Si le personnage de Renée m'a semblé plus fort émotionnellement parlant, Madeleine n'est toutefois pas en reste. Un temps aveuglée par les artifices de sa profession et le rythme trépidant de la vie parisienne – "Sa jeunesse, son appétit de bonheur, d'amitié, de reconnaissance et sa volonté de réussir la guidaient" –, elle se métamorphose littéralement lorsqu'elle rencontre le producteur de cinéma Léopold Schlosberg, l'homme de sa vie, menacé parce que juif. La futilité, les paillettes, la superficialité font place à la gravité, à l'émotion et à la fragilité. Fidèle à elle-même et à sa terre natale, la Sologne, qui deviendra d'ailleurs son nom d'actrice et où elle mourra en 1995, elle devient terriblement émouvante : "Apaisée, sereine, elle n'avait plus la folle impétuosité de sa jeunesse, cette envie de tout connaître, de tout dominer, d'aller de l'avant, d'être connue, adulée. Elle s'était assagie avec l'âge. Elle appréciait à sa juste valeur le bon vin, l'amitié. Elle prenait les choses comme elles venaient, ne courant plus après la gloire. [...] Mais le bonheur était ailleurs. Le bonheur, n'était-ce pas ce moment exquis où elle écoutait son cher Léopold dans ce cadre idyllique, leur petit paradis à tous les deux ?"

Aussi, sans craindre de rompre le suspense, il est possible de dire que chacune à leur manière, ces deux femmes ont connu en quelque sorte la gloire, c'est-à-dire ont réussi leur vie, en d'autres termes ont réussi à trouver le bonheur, en restant fidèle à leurs convictions et en faisant preuve de courage et de ténacité.

Pour en savoir plus sur Madeleine Sologne :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Madeleine_Sologne

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En conclusion
Points forts :
  • Le sujet : la découverte de la vie d'une actrice du XXe siècle dont le nom tend à tomber dans l'oubli.
  • Une biographie romancée avec un angle d'approche original, associant un personnage fictif.
  • Une écriture pleine de tendresse et tout en finesse.
  • Une plongée passionnante dans l'histoire du XXe siècle à travers la vie de deux femmes.
  • Des passages vraiment émouvants.

Points faibles :
  • Aucune indication dans le roman sur le caractère fictif du personnage de Renée (information lue dans un article sur le web).
  • Vu l'originalité du sujet et la richesse du personnage, on a envie d'en savoir encore plus, d'avoir plus de détails : ce roman aurait pu être un peu plus épais, évitant certains sauts dans le temps ou des passages un peu rapides.

http://marivole.fr/
Merci aux Éditions Marivole !

Caractéristiques techniques

Livre papier

Éditeur : Marivole
Collection : Parcours de femme
Date de parution : mars 2017
Couverture : brochée
Format : 14 cm x 22,5 cm
Pagination : 248 pages
ISBN : 978-2-3657-5401-9

Livre numérique

Éditeur : Marivole
Format : 7switch : ePub ou Kindle –– Amazon : Kindle –– Decitre : multiformat –– ePagine : ePub –– Feedbooks : ePub –– Fnac : ePub

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