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jeudi 9 novembre 2017

1789. L'été de sang

1789. L'été de sang
Auteur : Frédéric Michelet

Texte de présentation

Et si la Révolution française n'avait pas été provoquée par le début des États généraux mais par les manifestations populaires ayant eu lieu à la suite du massacre du boulevard Saint-Antoine ? Y aurait-il eu un complot pour compromettre la réussite de ces États généraux et le roi lui-même ? Qui en serait l'instigateur ?
19 avril 1789, rue Cassette. Un couple est sauvagement assassiné. L'enquête est menée par le lieutenant général de la ville de Paris lui-même. Pour Joseph Beyraud, frère d'une des victimes et jeune portraitiste talentueux, il ne peut donc s'agir d'un simple brigandage. Sa famille serait-elle compromise dans une effroyable affaire ? Les désirs de vengeance et de vérité du jeune peintre vont le mener malgré lui dans un labyrinthe de conspirations et de secrets d'État dont il devra trouver la clé pour pouvoir sauver sa propre vie.

En complément


Mon avis : Bien

1789, l'été de sang est un roman policier historique de Frédéric Michelet, adapté de sa pièce de théâtre 1789 secondes. Passionné d'histoire, cet écrivain, mais aussi metteur en scène et comédien, nous plonge en 1789, non pas au coeur de la Révolution française comme nombre d'autres romans historiques déjà publiés, mais quelques mois avant, à la fin avril.
Car là se trouve l'une des originalités de ce roman, celle de s'interroger sur l'événement déclencheur de la Révolution française. La réunion des États généraux comme on a coutume de le penser ? Et si l'origine de la Révolution était plutôt à chercher du côté des émeutes populaires du boulevard Saint-Antoine des 28 et 29 avril et de la répression qui en résulta ? Et si, comme certains historiens l'ont supposé, le duc d'Orléans était à l'origine de ces émeutes afin d'abattre le pouvoir en place ? C'est par le prisme d'une enquête policière que Frédéric Michelet développe ces deux hypothèses, laquelle se déroule entre le 19 avril et la nuit du 4 août 1789.

L'intrigue
Depuis le décès de ses parents, Joseph Beyraud a repris la direction de l'atelier de joaillerie de son père, même s'il préfère de loin son métier de portraitiste. Marqué par le décès accidentel de son épouse, il s'est enfermé dans une certaine solitude, menant une vie calme et plutôt monotone, tentant de résorber les dettes de l'atelier.
Mais sa vie se trouve bouleversée le jour où il apprend que sa soeur Anne et son beau-frère Jacques Henri Lantelme, un riche avocat, ont été assassinés à leur domicile parisien. Une soeur qu'il ne voyait plus guère, ne pouvant supporter l'attitude méprisante, arrogante et cynique de son beau-frère ainsi que l'éducation "à la dure" qu'il donnait à sa fille Marie-Louise, devenue elle-même hautaine et capricieuse.
Lorsqu'il s'aperçoit que les plus hautes sphères du pouvoir s'intéressent au plus près à ces assassinats et sont à la recherche d'un coffret contenant des lettres et des billets à ordre, Joseph comprend alors qu'il ne s'agit pas d'une simple affaire de maraudeur qui a mal tourné et que sa nièce, seule survivante et témoin du carnage, court un grand danger. En effet, nombreux sont ceux qui souhaitent mettre la main sur cette jeune fille. Et c'est sans compter sur la rapacité de son odieux et rustre oncle paternel qui aimerait bien récupérer l'héritage de Marie-Louise. Joseph prend alors son courage à deux mains et décide de garder avec lui sa nièce et de s'en occuper. Même si Marie-Louise fait preuve d'un caractère pour le moins difficile, Joseph va tout faire pour la protéger et retrouver les meurtriers de ses parents, quitte à mettre sa vie en danger et à la voir totalement bouleversée...

La Révolution vécue par le peuple
Gravure Attroupement au faubourg Saint-Antoine, le 28 avril 1789
Attroupement au faubourg Saint-Antoine, le 28 avril 1789.
L'intrigue, qui débute le 19 avril 1789, soit peu de temps avant les émeutes populaires parisiennes et la convocation des États généraux, s'inscrit très bien dans ce contexte pré-révolutionnaire agité, tendu et électrique où l'on sent que le moindre feu de paille peut conduire à un embrasement immédiat.
En décrivant de manière minutieuse et très sensible les événements tels qu'ils ont été vécus par le peuple et non par la Cour par le biais de son narrateur, Joseph, Frédéric Michelet parvient à nous faire ressentir la souffrance, la colère et l'exaspération du peuple, mais aussi son espoir en la naissance d'une société plus juste. Non, nous ne sommes ni à Versailles ni au Louvre, non nous ne rencontrons ni Louis XVI ni Marie-Antoinette, ici il n'est question que du peuple et de ses représentants (Mirabeau, Robespierre, etc.). Aux côtés de Joseph, on chemine dans Paris, on découvre la vie quotidienne des habitants de la ville, qui peinent à trouver de quoi manger en pleine crise économique, et par contraste celle des nobles, qui semblent totalement hermétiques à la souffrance exprimée par ceux qu'ils côtoient. Ces différences entre classes sociales sont perceptibles de manière claire dès le début du roman lorsque Marie-Louise rencontre son oncle et est amenée à vivre chez lui, le décalage est flagrant !
On est au coeur même des événements puisqu'on entre également dans les salons où se réunissent les révolutionnaires, on découvre les idées débattues, les causes défendues, notamment celle des femmes, combat parfaitement illustré par le personnage de Lucile qui bouscule pas mal les idées toutes faites de Joseph !
Et l'on assiste aux émeutes populaires du boulevard Saint-Antoine des 28 et 29 avril où Joseph et Marie-Louise risquent de perdre la vie. Tout est précisément documenté, ainsi qu'en témoignent la note de l'auteur et la bibliographie situées en fin de roman.
"J'entrouvris la porte avec une infinie précaution. Ventredieu ! À la lueur des réverbères, je découvris  une scène de terreur. La rue est jonchée de corps sanglants et d'autres qui remuaient, gémissant de douleur. Des dizaines ! Des centaines peut-être !"

Une intrigue qui tarde à démarrer...
Aujourd'hui, tout un chacun a accès facilement à de nombreuses activités, toutes aussi passionnantes les unes que les autres, la concurrence est donc rude. Et je ne parle même pas du nombre de romans publiés annuellement par les éditeurs ! Aussi a-t-on coutume de dire qu'il faut "accrocher" très vite le lecteur pour qu'il ne lâche plus le roman.
Malheureusement, en tentant d'installer dès les premières pages ses personnages principaux, leur caractère, leur psychologie et les relations qu'ils entretiennent entre eux, l'auteur a produit l'effet inverse : d'une part, je me suis demandé si j'étais vraiment dans un roman policier historique ou bien une romance historique et, surtout, les premières pages sont lentes, beaucoup trop lentes... et cela dure environ trente pages ! L'idée de jouer sur la chronologie est intéressante – on fait la rencontre des personnages quelques jours après le drame –, mais comme l'on ignore tout de la situation et que la présentation est extrêmement longue (et trop mièvre à mon goût), ces premiers chapitres sont comme déconnectés du reste du roman et l'on ne comprend pas le pourquoi du comment, d'où une sensation d'incompréhension, un brin d'impatience et l'envie de sauter des pages. Et je dois avouer que c'est dans ces premiers chapitres – et uniquement là – que certaines tournures de phrases m'ont décontenancée et ont rendu ma lecture plus difficile, plus heurtée ; vous allez tout de suite comprendre : "– Je n'ai plus faim, elle a lancé." Il aurait été plus léger d'inverser le sujet et le verbe, et d'écrire "– Je n'ai plus faim, lança-t-elle." Dans cet exemple comme dans le suivant, l'usage du passé composé en lieu et place du passé simple est vraiment gênant : ainsi, au lieu de "Surprise, Marie-Louise a poussé un petit cri aigu et s'est réfugiée auprès de moi", j'aurais plutôt écrit "Surprise, Marie-Louise poussa un petit aigu et se réfugia auprès de moi".
Au bout de cette trentaine de pages, l'intrigue se met enfin en place, des images bien plus nettes se forment dans l'imaginaire du lecteur et le suspense est maintenu jusqu'à la fin du roman, alternant des phases intenses et d'autres plus calmes permettant d'explorer certaines thématiques (place de la femme dans la société, contexte économique, psychologie des personnages, etc.). Tout au long de ma lecture, j'avais tellement peur que Joseph se fasse berner et souffre que je n'ai pas pu m'empêcher de me méfier de pratiquement tous les personnages, y compris ceux qui semblaient sincères et honnêtes, comme Lucile.

Une attention portée aux personnages et à leurs interactions
Estampe Monsieur des trois Etats
Monsieur des trois États (1789), Carl de Vinck,
Un siècle d'histoire de France par l'estampe,
1770-1870 (Stanford University Libraries).
Si le décor est soigneusement planté, les personnages ne sont pas en reste : l'auteur a pris beaucoup de soin à installer ses personnages, à les caractériser, à les individualiser, nous montrant leurs forces et leurs faiblesses, leurs certitudes et leurs hésitations. Grâce à un suivi très fin de leur psychologie, on est témoin des bouleversements engendrés par les événements et les troubles qui y ont associés sur les différents personnages : certains personnages, plutôt effacés et soumis, vont faire preuve d'un grand courage, d'autres vont se dévoiler sous un mauvais jour, d'autres enfin vont gagner en maturité, tous vont être marqués par les événements révolutionnaires et en sortiront changés, en bien ou en mal.
Le cas le plus évident est celui de la jeune Marie-Louise : enfant capricieuse, méprisante et désagréable au début du roman, surtout avec Joseph, habituée à vivre dans l'aisance, elle s'adoucit au fur et à mesure que le temps avance et qu'elle s'ouvre au monde et aux autres : dans ce roman, elle représente l'espoir, l'espoir d'une société égalitaire dans laquelle le système des classes sociales de l'Ancien Régime aura disparu.
Face à elle, le narrateur, Joseph Beyraud, portraitiste et propriétaire d'un atelier de joaillerie qui croule sous les dettes. Menant une vie plutôt retirée depuis le décès de sa femme, il se retrouve plongé du jour au lendemain dans une histoire dramatique et dangereuse avec une nièce épouvantable en prime ! Beaucoup d'émotions à la clé pour ce personnage seul et démuni qui perd ses repères, qui doute de ses convictions, de ses choix, de ses sentiments... Entre une nièce exécrable, un oncle violent et tenace, des dettes à éponger, une boutique à tenir, des hommes qui en veulent à sa vie et à celle de sa nièce, des émois amoureux incertains, notre pauvre Joseph ne sait plus où donner de la tête ! Et il n'était en tout cas pas prêt à endosser le rôle de "père" auprès de sa nièce, d'autant que celle-ci ne vient pas du même milieu. Les deux personnages vont se jauger, se tester, se donner des coups de griffes, puis finiront par s'apprivoiser et s'aimer. L'un comme l'autre apprendront beaucoup de cette expérience et en sortiront grandis, en bonne voie vers le bonheur...
Mais il est un autre personnage féminin très intéressant, celui de Lucile. Loin d'être un personnage secondaire, elle prend toute sa place dans ce roman, aux côtés de Joseph, et c'est suffisamment inhabituel dans un roman historique pour que cela soit mentionné : en général, quand un roman comporte un héros masculin il y a malheureusement peu de chance pour qu'un personnage féminin émerge avec force à ses côtés. Son évolution est assez exceptionnelle et inattendue étant donné le contexte social et son origine familiale noble : de jeune femme soumise à son père, elle va se révéler à elle-même et devenir une militante féministe, fréquentant les salons philosophiques, aspirant à la liberté de penser, d'aimer, de vivre... un bel espoir pour l'avenir (mais, bon, à relativiser si l'on regarde en détail le statut de la femme par la suite...).

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En conclusion
Points forts :
  • Le choix de placer l'intrigue quelques mois avant le déclenchement de la Révolution.
  • Une restitution vivante de l'atmosphère bouillonnante et électrique du Paris d'alors.
  • Des événements vécus par le peuple parisien et non par des personnages de la Cour.
  • Des personnages très variés (sexe, âge, condition sociale, etc.), finement caractérisés du début à la fin du roman.
  • Un héros, Joseph, qui ne prend pas toute la place : présence de deux personnages féminins forts à ses côtés.
  • Une intrigue qui repose sur un mystère de l'histoire : le rôle du duc d'Orléans dans les émeutes populaires du boulevard Saint-Antoine.

Points faibles :
  • Un roman qui tarde à démarrer : il faut attendre 30 pages pour que l'intrigue démarre.
  • Quelques longueurs au cours du roman.
  • Quelques maladresses de style dans les premiers chapitres (passé composé versus passé simple, tournures de phrases).
  • Contrairement à ce qu'évoque la couverture, il s'agit, selon moi, davantage d'un roman policier historique que d'un thriller historique.
  • Une mise en page un peu trop tassée : l'interlignage n'est pas assez grand (ou alors je me fais vieille ;-).

Logo éditions Inspire

Merci à Audrey Cornu qui m'a permis de découvrir ce roman !

L'avis des blogueurs

Collectif polar –– The Eden of books –– Des livres, des fils et un peu de farine... –– Le monde de Marie –– Prestaplume

Caractéristiques techniques

Livre papier

Éditeur : Inspire
Date de parution : novembre 2017
Couverture : brochée
Format : 14 cm x 21 cm
Pagination : 396 pages
ISBN : 978-2-4900-9806-4

Livre numérique

Éditeur : Inspire
Format : Kindle : ePub

1 commentaire:

  1. Quelle chronique, Frédérique! Précise, très bien documentée, étayée, juste ce qu il faut pour nous mettre l eau à la bouche... Malgré vos quelques bémols, je vais assurément me laisser tenter par ce roman, ( un polar historique, mes madeleines de Proust, je ne peux que succomber) et découvrir cet auteur que je ne connais pas!

    Tous mes plus sincères compliments et très cordiales salutations.

    À bientôt, Frédérique, pour un echange sur ce roman et vos post que je lis toujours très attentivement, et apprécie énormément.

    Adeline

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